Actualité à la Hune

Innovation chez North Sails

Des voiles en «composite souple» pour la croisière

Elles ressemblent à des voiles de croisière ordinaires mais elles sont fabriquées comme des voiles de course et coûtent cependant beaucoup moins cher : avec ce nouveau «composite souple» constitué de filaments polyester pré-imprégnés et baptisé «3Di Nordac», la voilerie North Sails entend adopter un positionnement original. On est allé voir cela de près.
  • Publié le : 29/08/2017 - 17:41

OcéanisDestinées aux bateaux de croisière (ici un Océanis), les nouvelles voiles 3Di Nordac sont constituées de filaments polyester pré-imprégnés. Photo @ Amory Ross
C’est sans doute une petite révolution qui se produit sous nos yeux, ces dernières années, sous l’impulsion de la voilerie North Sails (et aussi, à l’origine, de l'homme d'affaires suisse Ernesto Bertarelli). La fabrication des voiles est un sujet ardu, alors commençons déjà par rappeler quels sont les différents types de matériau et les différents procédés de fabrication qui existent aujourd’hui.

On connaissait bien sûr les bonnes vieilles voiles en «tissé» : du tissu serré (type polyester Dacron, ou polyamide Nylon pour les spis), stabilisé par de la résine ; on connaissait (depuis les années quatre-vingt) les voiles en «laminé», constituées de tissus plus ou moins denses stabilisés par des films polyester type Mylar (avec éventuellement une orientation sur mesure des tissus dans le cas des voiles dites «à membrane»). Voici maintenant les voiles en «composite souple». Il s’agit là du terme (assez judicieux semble-t-il) utilisé chez North Sails, mais il y a tout de même un cousinage avec les voiles dites «à membrane» dans le sens où l’orientation des fibres est là encore déterminée au cas par cas. Par ailleurs, ce composite souple a deux grandes particularités qui le distingue tout à fait des voiles à membrane «traditionnelles» (type 3DL de North) en tissu laminé. Tout d’abord il s’agit, comme l’appellation le suggère, d’un matériau homogène et parfaitement étanche dont la structure est finalement proche de celle d’un stratifié monolithique de coque de bateau.

voiles 3DiLes voiles 3Di, comme les (anciennes) voiles 3DL, sont fabriquées sur des moules, ce qui nécessite des outils de travail un peu particuliers…Photo @ Amory Ross
Un matériau homogène, étanche et donc en théorie plus durable

«Ce n’est pas laminé, donc ça ne peut pas se délaminer», souligne Greg Evrard, le directeur opérationnel de North Sails France. Alors que les voiles en laminé, qu’elles soient «à panneaux» (c’est-à-dire constituées de panneaux découpés dans des rouleaux de tissu) ou «à membrane» (avec des fibres orientées exactement dans la direction voulue), ont en effet tendance à se délaminer en vieillissant : de l’eau peut s’introduire entre le film polyester et les tissus structurels, etc. Autre particularité très remarquable de ces voiles en «composite souple» mises au point par North : elles ne sont pas constituées de tissus, ni même de simples fils, mais de bandelettes de filaments pré-imprégnés (le filament est le stade précédant celui du fil : un fil est constitué de filaments torsadés). Les bandelettes sont simplement superposées, on leur donne alors l’orientation voulue, et le composite est prêt. Il reçoit simplement une couche de protection plus ou moins épaisse (sous la forme de bandes verticales sur une face de la voile et horizontales sur l’autre face). A noter enfin que North Sails reste la seule voilerie à fabriquer ses voiles sur des moules (ce procédé déjà utilisé pour le 3DL a été repris pour le 3Di). On peut également signaler que cette technologie 3Di est issue à la fois des brevets déposés à l’origine par l’équipe Alinghi (celle d’Ernesto Bertarelli) dans le cadre de la campagne pour la Coupe de l’America en 2007, et des brevets du «Cuben Fiber», ce composite souple précédemment développé par une société américaine que North avait aussi rachetée au même moment.

Jusqu’à présent, les voiles 3Di étaient avant tout destinées à la compétition : pour la course au large, on utilise un mélange de filaments aramide (type Kevlar) et de filaments polyéthylène (type Dyneema), et pour les régates côtières, cela peut aussi être du carbone. A l’origine elles étaient plus chères que les voiles à membrane 3DL, mais ce n’est plus le cas. Et depuis cette année, la voilerie North propose des voiles 3Di dites «Nordac» fabriquées avec des filaments polyester. Et cette fois, les prix sont beaucoup plus proches de ceux d’une voile en simple «tissé» conventionnel type polyester Dacron. C’est tout de même un peu plus cher, bien sûr, mais chez North on nous assure que ce serait plutôt moins cher que des voiles à panneaux en laminé polyester, et a fortiori moins cher que des voiles en tissé très haut de gamme type Hydra-Net Radial (ce tissu fabriqué par Dimension-Polyant est dit «orienté chaîne», ce qui permet de faire des coupes triradiales, et il intègre à la fois des fils de polyester et des fils de Dyneema).

OcéanisPar rapport à des voiles plus ordinaires en tissé polyester, l’allongement est moindre : un gage de performance, mais il se peut aussi que l’accastillage soit un peu plus sollicité.Photo @ Amory Ross
Quand le 3Di éclipse le 3DL : la fin d’une marque emblématique

Nous avons pu naviguer quelques heures à bord d’un bateau de croisière équipé de ces voiles, en l’occurrence un catamaran Maldives (un ancien modèle du chantier Foutaine-Pajot, long de 9,60 mètres). Les conditions de vent étaient légères (guère plus de 5 nœuds) et la mer bien plate, ce qui n’a pas permis d’apprécier la manière dont le «tissu» (ou plutôt le composite) se déformait dans les vagues, mais en tout cas il faut dire que ces voiles ont un aspect nettement plus flatteur que celui de voiles en tissé polyester.

Et puisque North Sails dispose aujourd’hui d’une gamme 3Di complète, la marque emblématique «3DL» va désormais disparaître… Quand on demande à Greg Evrard si ses concurrents de chez Incidence - qui ont développé un produit concurrent du 3Di, baptisé DFi - vont se lancer eux aussi dans la voile filament polyester, il nous fait cette réponse dont on ne sait trop s’il faut la qualifier de lapidaire ou de sibylline. «Je sais pas, moi, des voiles en DFi, j’en vois pas.» Alors demandons plutôt aux gens d’Incidence… César Dohy, dessinateur, nous répond qu’à ce jour aucune décision n’est prise, mais qu’en tout état de cause il faut encore évaluer l’intérêt d’une telle évolution. Bref, on croit au moins comprendre que la partie de match-racing technologique qui oppose les deux voileries est assez tendue !

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