Actualité à la Hune

Tour des Yoles

Quand l’île s’enflamme pour son «Tour»

Chaque année, le Tour des yoles autour de la Martinique déclenche autant de ferveur, d’engouement et de festivités que le Tour de France à vélo dans la métropole. Des équipes s’entraînant toute l’année, des sponsors, des supporters et des goodies par milliers au passage de la caravane sont les clés de ce succès. Cet été, c’est la yole ronde UFR-Chanflor qui a gagné le maillot jaune. Victoire logique.
  • Publié le : 07/08/2018 - 00:01

Quand l’île s’enflamme pour son «TourLa yole UFR-Chanflor a enfilé le maillot jaune 2018 du Tour des Yoles.Photo @ Martin Fichez
Dimanche 5 août, Fort-de-France : l’équipe UFR-Chanflor gagne le Tour des yoles 2018 à l’issue d’une semaine de huit régates autour de l’île. La yole ronde ? Elle est reconnaissable entre mille avec sa voile carrée et sa coque en bois massif de 10,50 mètres de long. Dépourvue de lest, de dérive et de gouvernail, elle se dirige avec une pagaie.

Avec ses 40 à 80 mètres carrés de voilure, la yole ronde, constamment instable, aussi physique que spectaculaire, nécessite quatorze membres d’équipage pour la mener : trois hommes à la pagaie (le patron et deux aides-patrons), un autre, l’ «écouteur», à l’écoute de grand-voile. Plus un marin au maniement du chariot de la voile unique. Plus neuf «bois-dressés» ou « dresseurs », parfaitement coordonnés, pour tenir l’assiette horizontale de la yole depuis leur bois de bambou.

A bord d’UFR-Chanflor, l’ «écouteur» s’appelle Moane Mangatalle. Moane, 30 ans, a commencé la voile en Optimist à Fort-de-France vingt-trois années plus tôt avant de se jeter dans le « grand bain » de la yole à 19 ans. A bord, c’est lui le régulateur en ajustant au mieux sa grand-voile pour maintenir l’assiette du voilier sans dérive ni quille en fonction des variations du vent et de la capacité de ses neuf «dresseurs» à y faire face.

Quand l’île s’enflamme pour son «Tour»La yole ronde est reconnaissable entre mille avec sa voile carrée.Photo @ Martin Fichez

Théo Martiny-Nordin, lui, est «bois-dressé» polyvalent. Agé de 21 ans, il a rejoint ce team sept ans plus tôt après s’être préparé sur des «bébés yoles». Il fait partie de ce ballet incessant d’équilibristes passant leur temps à sortir et rentrer le long de leur bois-dressé, parfois même suspendus de tout leur poids au-dessus de l’eau. C’est usant, fatiguant mais tellement grisant de «voler» au-dessus de l’eau.

L’expérience des sages

Pour faire partie des équipes capables de gagner un Tour de yoles, il faut suivre un entraînement de sportif de haut niveau. Aux entraînements hebdomadaires, toute l’année, s’ajoutent les séances de cross-fit et de renforcements musculaires intenses. Il faut travailler le mental aussi. Lorsque la yole déboule à plus de 15 nœuds, il faut être synchronisé et savoir exactement quelle est sa place par rapport à l’ensemble du groupe.

Pour mener la barque, il doit aussi y avoir un chef d’orchestre, un «patron». Celui d’UFR-Chanflor, Félix Merine, 55 ans, a déjà gagné dix fois le Tour des yoles. Patron emblématique sur l’île, il a été formé à l’âge de 17 ans par ses oncles puis par Frantz Ferjules, son idole, avant de devenir « patron » lui-même en 1987.

Quand l’île s’enflamme pour son «Tour»Une fois la coque retournée, c’est le début d’un long calvaire. Photo @ Martin Fichez

Félix a l’expérience des sages, celle qui permet par exemple de choisir la bonne surface de voile avant chaque départ. Ce qui n’est pas toujours évident puisque chaque étape a ses zones plus ou moins perturbées par le relief, avec des vents pouvant varier brutalement sous les grains de l’été tropical (saison cyclonique).

Retombées économiques.

Le «patron» doit aussi choisir la surface de voile en fonction de la stratégie du jour : surface « raisonnable » pour assurer une position ou bien plus importante pour attaquer et reprendre du temps sur ses concurrents. Mais le risque est grand, très grand : un chavirage en yole ne se passe pas vraiment comme en dériveur. D’ailleurs, les Martiniquais ne parlent pas de dessalage ou de chavirement mais disent plutôt que la yole a « coulé ».

Une fois la coque retournée, c’est le début d’un long calvaire. La yole se redressera seulement après que l’ensemble du gréement a été enlevé et qu’elle a été démâtée. Il faut ensuite redresser le bateau puis le vider de son eau avec des écopes. Enfin, pour regréer la yole, il est quasi indispensable de rejoindre la plage la plus proche. Autant dire que pour prétendre à une victoire, les chavirements sont à bannir. Le choix de la bonne surface repose donc sur les épaules du «patron». C’est lui aussi qui choisit son équipage du jour, comme un entraîneur  composerait son équipe de football.

Quand l’île s’enflamme pour son «Tour»Pendant une semaine, toute l’île vit au rythme de l’épreuvePhoto @ martin Fichez

Avec son suspense et ses rebondissements, le Tour des yoles est suivi en direct par des milliers de Martiniquais à la télévision. Pendant une semaine, toute l’île vit au rythme de l’épreuve. Chacun défend sa commune, son équipe préférée ou son sponsor favori. Soit des retombées économiques de près de 10 millions d’euros selon une récente étude, y compris les festivités à terre, dans chaque ville étape. Mais c’est aussi une grande fête sur l’eau avec une horde impressionnante de bateaux suiveurs, catamarans habitables et autres yachts affrétés pour l’occasion par les comités d’entreprise, les sponsors ou des particuliers.

Reste la grande énigme, sans doute à la base d’un tel succès : comment un bateau traditionnel sans quille, ni dérive ni gouvernail et semblant peser si lourd peut-il tenir en équilibre avec de si grandes voiles et même être capable d’aller aussi vite ? De grands skippers sont d’ailleurs déjà venus tester la complexité de la navigation en yole. Félix Merine en a vu passer et ils ont tous eu la même réaction : «Vous êtes des fous !».

Les tags de cet article